Samir Ghrib - Monsieur Soccer, référence Le Soleil, 17 août 2013 (Olivier Bossé)

17 août 2013

Devenu «Monsieur soccer» dans la région, le Tunisien ne transportait pourtant ni ballon, ni crampons dans ses valises. Plutôt un riche bagage familial duquel il s'habille encore aujourd'hui.

Le jeune homme de 20 ans n'avait jamais participé à un match sanctionné avant de débarquer à l'aéroport Mirabel, le 8 janvier 1984. «En pleine tempête», se rappelle encore celui qui célébrera ses 50 ans en novembre. Son baptême a attendu un peu.

Il dirigeait jusqu'à tout récemment les trois équipes les plus en vue de Québec : le Rouge et Or masculin à l'Université Laval, le Royal-Sélect de Beauport senior AAA masculin et l'Amiral de Québec, formation semi-professionnelle féminine. Ghrib est aussi directeur technique de l'Association de soccer de Beauport depuis sept ans.

«En Tunisie, je jouais au soccer dans la rue, avec les amis du quartier. Mes parents ont toujours pensé que sport et études n'étaient pas compatibles», raconte ce natif de Tunis, la capitale. À cette époque, les jeunes Tunisiens se divisaient en deux classes sociales, deux endroits, deux mondes : l'école et le terrain de foot. «Ma mère m'obligeait à lire des livres et ensuite à faire des résumés. Sinon, je ne pouvais pas aller jouer au soccer!»

 

Taoufik Ghrib était directeur de banque, Aziza Ben Ammar enseignait le français et était directrice d'école, avant d'avoir les enfants. Samir est le premier de trois. Sa soeur est devenue professeure d'administration à l'université, son frère kinésiologue - lui aussi diplômé de l'Université Laval.

Une famille musulmane non pratiquante à l'aise aux plans financier, intellectuel et culturel. La branche maternelle de son arbre généalogique a eu une forte influence sur lui.

Soupers animés

Son grand-père était Mahmoud Messadi. Écrivain, philosophe et homme politique, il a entre autres été le premier ministre de l'Éducation après l'indépendance de 1956. Parmi les premières syndicalistes du pays, grand-maman Chérifa Miliani était enseignante. Le couple a fait la guerre d'indépendance, au cours de laquelle ils ont adopté la mère de Samir, devenue orpheline.

Il se souvient de soupers animés autour de la grande table familiale. «Ça parlait de politique, jusqu'à ce que ma grand-mère dise: "C'est assez!" Il ne fallait pas que ça sorte de la maison.»

Il y avait sa tante Samira Ben Ghazi, dont il tient son prénom et qu'il considère comme une deuxième mère. Directrice d'une école secondaire, elle l'a hébergé de l'âge de 16 à 19 ans, à Carthage. Elle a fondé la première association sportive féminine tunisienne, en 1954.

Et son autre tante, Dorra Bouzid, journaliste. C'est elle qui suggère à son neveu d'aller au Canada, après avoir échoué son examen d'entrée aux études supérieures. «Je pensais juste à jouer au soccer», se remémore le petit-fils de ministre, disant avoir acquis le respect de ses camarades dans la ruelle, à coups de pied dans le ballon.

Ce n'est pourtant pas ses habiletés au jeu qui lui vaudront une carrière florissante de ce côté-ci de l'Atlantique. «L'éducation que mes parents m'ont donné, ç'a été un passeport pour la vie», constate-t-il.

Naissance d'une passion

Samir Ghrib adopte vite Québec comme terre d'adoption. «Après trois mois ici, je voulais y faire ma vie. J'étouffais en Tunisie, j'avais envie de bouger, je ne sais pas ce que j'y aurais fait. C'est ici que j'ai trouvé mon équilibre.»

Il compte maintenant plus de 25 ans de métier comme sélectionneur, un centenaire si on cumule une année par saison par équipe. «Je dis toujours oui, je suis au service de mon sport», affirme celui qui passera la main à la barre de l'Amiral.

Un récent séjour à l'hôpital l'a convaincu de ralentir, un peu. «À 50 ans, il ne me reste plus que 15 ou 20 ans à coacher!» s'exclame-t-il. Lui-même papa de deux enfants, il pense à son paternel, 73 ans, atteint d'Alzheimer. On vient de le placer dans une maison de soins. La prochaine fois qu'il ira le visiter, en Tunisie, son papa ne le reconnaîtra pas.

«Mon père, c'est lui qui m'a fait aimer le soccer. Un jour, il m'a amené voir le mythique Brésil venu jouer contre la Tunisie. C'est ce jour-là que ma passion du football a pris naissance. C'était le 6 juin 1973.» Au stade d'El Menzah, le Brésil a gagné 4-1. Le petit Samir, neuf ans, venait de gagner une vie.

***************

 

 

Agrandir

Samir Ghrib s'abreuve de sources de documentation les plus diverses sur le soccer, comme en témoigne son imposante collection de livres, de DVD et de cassettes sur le sujet.

LE SOLEIL, JEAN-MARIE VILLENEUVE

Un homme, une flamme

«Chaque personne est un projet en soi.» Le petit papier jaune autocollant trône bien en vue dans le «bunker» de Samir Ghrib, comme il surnomme la petite pièce du sous-sol familial lui servant de bureau.

Samir Ghrib y analyse les matchs par centaine sur petit écran, souvent au super ralenti. Quand il n'est pas aux abords d'un terrain de soccer, c'est là que sa femme et leurs deux enfants le trouvent.

«Ça fait deux ans que je n'ai pas coupé le gazon!» s'est-il esclaffé, au coeur d'un troisième été consécutif à diriger deux équipes en simultané. Il rend hommage à son épouse, Renée Morency, beau brin de fille de Beauport rencontré à l'époque où ils étudiaient les sciences politiques. Elle travaillait à la pharmacie de la Pyramide.

Elle est massothérapeute de formation et se consacre à l'éducation de leurs enfants. Lilia a 11 ans et Skander, huit. «Celui-là me suit partout. Il va devenir coach», prédit papa.

Son propre père lui disait : «La vie est un tissu d'intérêts.» «Il m'expliquait que, dans la vie, il y avait deux sortes de gens : ceux qui ne pensent qu'à eux-mêmes et ceux qui pensent aux autres. J'en ai fait une devise de vie, soit de viser dans nos rapports humains une relation de gagnant-gagnant. Ce n'est pas pour rien que je voulais devenir ambassadeur avec mes études de maîtrise en relations internationales.»

Il a transporté ce sens du compromis sur l'aire de jeu gazonnée. «Je veux prendre les joueurs intéressés et les rendre intéressants.»

Deux titres historiques

Joueur jusqu'en 1992, sa carrière d'entraîneur a démarré dès le milieu des années 80. Il a gravi les échelons un à un, dirigeant d'abord des gamins de sept et de huit ans de la paroisse Notre-Dame-de-Foy, à Sainte-Foy! Ghrib a été entraîneur-chef des Élans du Cégep Garneau durant 13 ans, avant de prendre la barre du nouveau programme masculin de l'Université Laval, en 2000. Lundi, il vivra d'ailleurs le début de son 14e camp d'entraînement.

Il a toujours coaché scolaire, l'automne, et civil, l'été, ce dernier avec le Dynamo de Québec, puis le Royal-Sélect de Beauport, en plus de diverses sélections provinciales. Il a aussi mené sa propre école de soccer durant 12 ans.

Son tableau de chasse d'entraîneur-chef compte le championnat canadien universitaire de 2009, avec le Rouge et Or, et le championnat canadien civil amateur de 2012, avec le Royal-Sélect. Deux titres historiques qu'il partage avec cinq joueurs.

Maintenant qu'il cède les rênes de l'Amiral féminin, son dernier rêve est de mettre sur pied une équipe de la Premier Development League. Une formation semi-pro masculine était d'ailleurs à l'origine du projet de l'Amiral et la raison première de l'implication financière de l'entrepreneur-électricien Denis Poulin, président du club.

**************

Le modèle Jacquet

L'entraîneur admire Aimé Jacquet, sélectionneur de l'équipe de France championne de la Coupe du monde de 1998. «Il a su monter un groupe où chaque joueur s'exprime, tout en s'appuyant sur des vétérans», tels le capitaine Didier Deschamps et le meneur de jeu Zinédine Zidane. «J'ai toutes ses biographies, c'est une mine d'or pour moi!» Comme joueur, il adorait Michel Platini.

Séjour américain

Avant de débarquer au Québec, à 20 ans, Samir Ghrib a vécu un an aux États-Unis. Son père a étudié à Indianapolis, fiston avait cinqans. Si l'expérience s'avère courte et ses souvenirs flous - papa terminera ses études à Lausanne, en Suisse, pendant que la famille rentre à Tunis -, Ghrib en a conservé cette envie de ressembler aux entraîneurs de football américain vus ensuite dans les films.

Non à la Politique

Samir Ghrib a été approché par l'équipe du maire Régis Labeaume pour se présenter aux élections, cet automne. Issu d'une famille engagée, il a néanmoins décliné les avances politiques de Sylvain Légaré, conseiller responsable du sport. Il estime faire de la politique dans son rôle de directeur technique de l'Association de soccer de Beauport, dans le projet de stade intérieur qui verra le jour en 2015.

L'idole chauve

Le jeune Samir assistait aux qualifications de la Tunisie pour la Coupe du monde, en 1978. Sans siège réservé, les spectateurs arrivaient à 8h pour un match à 18h. Temime Lahzami était l'un de ses joueurs préférés. Ghrib a joué contre Temime en 2010, lors de la visite d'une équipe algérienne à Québec. «Il était devant moi et je ne l'ai même pas reconnu! Il avait perdu ses cheveux...»

Ses meilleurs

Michel Mana Nga et Alexandre Lévesque-Tremblay constituent la fine fleur des joueurs qu'il a dirigés. Les deux défenseurs s'illustrent par leur talent et leur leadership. Ghrib ajoute le milieu de terrain Samuel Georget, meilleur joueur universitaire au Canada la saison dernière. Côté féminin, il s'en remet à l'attaquante Josée Bélanger et à la gardienne Marie-Pier Bilodeau.